Tirana, année zéro de Fatmir KociEst-ce que tout le monde est armé ? La scène dans le cinéma est complètement surréaliste ! Quant au concert de mitraillettes des voisins à leurs fenêtres ?
Un peu moins ces trois dernièrs années, mais de 1991 à 1997, tout le monde était armé, paranoïaque, avait le désir de se protéger. Les soldats avaient quitté larmée, les armes étaient faciles daccès. La scène dans le cinéma est totalement véridique (elle date de 1995), et chaque année, pour le nouvel an, le "feu dartifice" des voisins est très courant !
Cest insensé tous ces bunkers que lon voit dans le film ...
Encore une histoire de paranoïaque. A la fin de la dictature communiste, alors que le pays était complètement isolé du reste du monde, et que tout le monde avait peur de "lennemi invisible", dans sa folie Hodja a fait construire par larmée plus de 400000 bunkers dans le pays. Il y a dailleurs un film "Kolonel Bunker", qui raconte cette histoire incroyable.
Etes-vous confiant dans lavenir de votre pays ? Voyez-vous des solutions ? Pensez-vous que votre pays est un pays européen ?
Une grande partie de la population est jeune. Ceux partis en 1997 commencent à revenir, en particulier les intellectuels et les artistes. Le tourisme et lagriculture sont nos principaux atouts. En particulier avec lOuest. Mais je crois quil faut quon reste un pont entre lEst et lOuest. Notre culture est là.
Cest la première fois que lon voit lAlbanie filmée comme cela, avec une diversité incroyable de paysages. Où avez-vous tourné ?
Essentiellement dans le milieu et le Sud du pays. Le reste est tourné à Tirana, en particulier le "no mans land" de la fin qui est à dix minutes du centre ville !
Expliquez-nous comment en êtes-vous arrivés à travailler avec Heinzi Brandner, votre directeur de la photographie autrichien, qui est aussi votre co-scénariste.
On sétait rencontré à loccasion de mon documentaire, "Alternative head" dont il avait déjà fait limage. Il connaît bien lAlbanie. Le reste cest une histoire damitié ... je trouve étonnant quen Autriche, ou ailleurs, on ne lui a pas encore confié limage dun long métrage !
Comment avez-vous choisi vos acteurs ? Sont-ils professionnels ?
Comme je vous le disais précédemment 60% sont non professionnels, en particulier les rôles principaux. Niku est vendeur de chaussures et il a vraiment quitté lAlbanie pour lItalie, il y a 6 ans (par le bateau que lon voit échoué dans le film). Il est depuis revenu. Klara ne faisait rien de particulier quand je lai rencontré : elle essayait une robe ... elle avait concouru pour Miss Albanie et faisait vaguement des études. Elle apprend aujourdhui lart dramatique, tout comme Xhafa et la gitane. Pour les autres, le père, la mère, le responsable de ladministration, le voisin, Besim, ils viennent du théâtre, qui était un secteur très dynamique sous le communisme, et sont très connus en Albanie.
Parlez-nous de laventure de la production de ce film ?
Tout part de la réforme du Centre du Cinéma Albanais et de la France.
Jai présenté mon projet en 1998 au Fonds daide au développement du Scénario du Festival dAmiens où jai rencontré mon futur partenaire français, Ciné-Su Prometion. De là, laide sélective mise en place par le CNC albanais mest accordée, à condition que je trouve une coproduction étrangère. Dans le même temps une aide à la réécriture nous est accordée par le Fond Sud (Fonds interministèriel français constitué par les Ministère de la Culture et des Affaires Etrangères) qui nous permet finalement dobtenir laide à la production du Fond Sud. A ce moment-là, nous avons pris le risque, avec mon coproducteur français, de tourner le film alors quon avait pas suffisamment de fonds pour le terminer. Sur les premières images montées, Alexis Films, notre coproducteur
belge nous a rejoint et laide du Fonds Hubert Bals nous a enfin été accordée. La sélection au Festival de Venise nous a définitivement motivés pour finir le film sur les chapeaux de roues !
Depuis quand existe cette aide du Centre du Cinéma Albanais ? A combien de films est-elle accordée chaque année ?
Depuis trois ans à peu près, deux à trois films de long métrage sont aidés chaque année, cinq à six courts et une dizaine de documentaires. Cela a relancé le cinéma albanais, qui se voit sélectionné dans la même année à Cannes avec "Slogans" (quinzaine des Réalisateurs) et à Venise avec "Tirana, année zéro". Mais il y a tout à faire. 70% des bons techniciens que nous avions ont quittés le pays, il ny a plus de matériel utilisable, plus de laboratoire ... Même les tables de montage sont inutilisables !
Et vos projets ?
Je termine actuellement un long métrage documentaire sur lAlbanie, un film de montage à partir darchives, et prépare ladaptation pour le cinéma du roman dIsmaël Kadaré, "Chronique de la ville de pierre".