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Affiche du film Tirana, année zéro de Fatmir Koci
Interviews

Pourquoi "Tirana, année zéro" ? Avez-vous voulu connoter ce titre par une référence particulière au cinéma ?
Pas particulièrement. Même si j’admire beaucoup Rossellini, j’ai simplement voulu montrer mon pays après ces dix années terribles qui ont suivi 45 ans de dictature. Malgré le chaos, j’ai l’espoir de voir redémarrer l’Albanie. C’est un pays qui a l’avantage de n’être ni à l’Est ni à l’Ouest, mais qui est à la fois un peu des deux. C’est un pays méditerranéen qui a profité de toutes les invasions successives de l’Histoire, turque, austro-hongroise, française, italienne, grecque ou allemande. C’est un pays multi confessionnel dont la richesse culturelle est immense.

Il y a un ton de "comédie à l’italienne" dans cette chronique de l’Albanie actuelle. Est-ce une référence particulière au cinéma transalpin ou les Albanais sont-ils vraiment comme vous les montrez ?
Je n’ai pas particulièrement pensé au cinéma italien en faisant ce film, mais l’Albanie est un pays très proche de l’Italie, naturellement ... Il est vrai que j’aime ce cinéma et que je suis très admiratif de ce qu’à pu faire un cinéaste comme Fellini, en particulier le travail sur ses racines, mais les personnages de mon film sont directement inspirés de la réalité. Cetains d’entre eux jouent même leurs propres rôles.

Justement ! Quelle est la part exacte de la réalité dans votre film? Le pays est-il réellement dans ce chaos ? A quelle date exacte situez-vous votre histoire ?
L’histoire se déroule en 1997, mais c’est presque aujourd’hui. 100% des évènements sont réels. Voilà pourquoi j’ai organisé ma narration comme une chronique. Je souhaitais ce mouvement car je connais tous ces personnages ou les ai rencontrés. L’Allemand, je l’ai rencontré tel quel, de même que la journaliste française. Ils ont disparu l’un et l’autre sans donner de nouvelles. Le sculpteur qui "recycle" les statues de Staline pour faire ses propres oeuvres, je lui ai consacré un documentaire, "Alternative head". Le personnage de Martha (la mère de Niku) est très courant : c’est une femme qui a perdu son emploi lors de la fermeture des usines et ses maigres économies ont été dilapidées dans les sociétés pyramidales. Le père, lui, est resté sous Staline ! Il ne pourra jamais partir ... sauf peut-être en Russie ! Quant au responsable de l’administration, confronté à toutes les famille qui ont vu leurs biens confisqués sous la dictature et qui cherchent à les récupérer, c’est malheureusement une caricature (à peine) que l’on connaît depuis longtemps ... 60% de mes acteurs sont non professionnels.

Est-ce que tout le monde est armé ? La scène dans le cinéma est complètement surréaliste ! Quant au concert de mitraillettes des voisins à leurs fenêtres ?
Un peu moins ces trois dernièrs années, mais de 1991 à 1997, tout le monde était armé, paranoïaque, avait le désir de se protéger. Les soldats avaient quitté l’armée, les armes étaient faciles d’accès. La scène dans le cinéma est totalement véridique (elle date de 1995), et chaque année, pour le nouvel an, le "feu d’artifice" des voisins est très courant !

C’est insensé tous ces bunkers que l’on voit dans le film ...
Encore une histoire de paranoïaque. A la fin de la dictature communiste, alors que le pays était complètement isolé du reste du monde, et que tout le monde avait peur de "l’ennemi invisible", dans sa folie Hodja a fait construire par l’armée plus de 400’000 bunkers dans le pays. Il y a d’ailleurs un film "Kolonel Bunker", qui raconte cette histoire incroyable.

Etes-vous confiant dans l’avenir de votre pays ? Voyez-vous des solutions ? Pensez-vous que votre pays est un pays européen ?
Une grande partie de la population est jeune. Ceux partis en 1997 commencent à revenir, en particulier les intellectuels et les artistes. Le tourisme et l’agriculture sont nos principaux atouts. En particulier avec l’Ouest. Mais je crois quil faut qu’on reste un pont entre l’Est et l’Ouest. Notre culture est là.

C’est la première fois que l’on voit l’Albanie filmée comme cela, avec une diversité incroyable de paysages. Où avez-vous tourné ?
Essentiellement dans le milieu et le Sud du pays. Le reste est tourné à Tirana, en particulier le "no man’s land" de la fin qui est à dix minutes du centre ville !

Expliquez-nous comment en êtes-vous arrivés à travailler avec Heinzi Brandner, votre directeur de la photographie autrichien, qui est aussi votre co-scénariste.
On s’était rencontré à l’occasion de mon documentaire, "Alternative head" dont il avait déjà fait l’image. Il connaît bien l’Albanie. Le reste c’est une histoire d’amitié ... je trouve étonnant qu’en Autriche, ou ailleurs, on ne lui a pas encore confié l’image d’un long métrage !

Comment avez-vous choisi vos acteurs ? Sont-ils professionnels ?
Comme je vous le disais précédemment 60% sont non professionnels, en particulier les rôles principaux. Niku est vendeur de chaussures et il a vraiment quitté l’Albanie pour l’Italie, il y a 6 ans (par le bateau que l’on voit échoué dans le film). Il est depuis revenu. Klara ne faisait rien de particulier quand je l’ai rencontré : elle essayait une robe ... elle avait concouru pour Miss Albanie et faisait vaguement des études. Elle apprend aujourd’hui l’art dramatique, tout comme Xhafa et la gitane. Pour les autres, le père, la mère, le responsable de l’administration, le voisin, Besim, ils viennent du théâtre, qui était un secteur très dynamique sous le communisme, et sont très connus en Albanie.

Parlez-nous de l’aventure de la production de ce film ?
Tout part de la réforme du Centre du Cinéma Albanais et de la France.
J’ai présenté mon projet en 1998 au Fonds d’aide au développement du Scénario du Festival d’Amiens où j’ai rencontré mon futur partenaire français, Ciné-Su Prometion. De là, l’aide sélective mise en place par le CNC albanais m’est accordée, à condition que je trouve une coproduction étrangère. Dans le même temps une aide à la réécriture nous est accordée par le Fond Sud (Fonds interministèriel français constitué par les Ministère de la Culture et des Affaires Etrangères) qui nous permet finalement d’obtenir l’aide à la production du Fond Sud. A ce moment-là, nous avons pris le risque, avec mon coproducteur français, de tourner le film alors qu’on avait pas suffisamment de fonds pour le terminer. Sur les premières images montées, Alexis Films, notre coproducteur belge nous a rejoint et l’aide du Fonds Hubert Bals nous a enfin été accordée. La sélection au Festival de Venise nous a définitivement motivés pour finir le film sur les chapeaux de roues !

Depuis quand existe cette aide du Centre du Cinéma Albanais ? A combien de films est-elle accordée chaque année ?
Depuis trois ans à peu près, deux à trois films de long métrage sont aidés chaque année, cinq à six courts et une dizaine de documentaires. Cela a relancé le cinéma albanais, qui se voit sélectionné dans la même année à Cannes avec "Slogans" (quinzaine des Réalisateurs) et à Venise avec "Tirana, année zéro". Mais il y a tout à faire. 70% des bons techniciens que nous avions ont quittés le pays, il n’y a plus de matériel utilisable, plus de laboratoire ... Même les tables de montage sont inutilisables !

Et vos projets ?
Je termine actuellement un long métrage documentaire sur l’Albanie, un film de montage à partir d’archives, et prépare l’adaptation pour le cinéma du roman d’Ismaël Kadaré, "Chronique de la ville de pierre".

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