Dédales de René ManzorEntretien avec Lambert Wilson (Brennac)
Entretien avec Sylvie Testud (Claude)
Quelles furent vos réactions à la lecture du scénario de Dédales ?
Je lai lu dune traite et quand jai refermé le scénario, je me souviens avoir été impressionnée par lécriture, par les personnages et les rapports qui existaient entre eux. Sans doute plus encore que le versant polar lui-même. Javais cette même sensation quaprès avoir lu un bon bouquin ou lorsque enfant, je lisais des bandes-dessinées. Cest-à-dire que lorsque vous refermez le livre, il y a un univers qui se referme avec. Ce nest pas si souvent que cela arrive avec un scénario. En général, à la lecture dun script, jai plutôt une démarche plus intellectuelle. Du genre : ça marche ? ça ne marche pas ? Mais là, un monde sétait refermé. Javais donc cru à lhistoire ...
Lorsque vous parlez de « monde », faites-vous allusion juste à cette plongée dans la psychiatrie ou à autre chose ...
On ma souvent proposé des personnages troublés psychiatriquement. Donc ce nest pas vraiment cela qui ma surprise. Là, il y avait quelque chose de lancinant dans ce film. Quelque chose dans les rapports entre les personnages que lon me proposait. Il y avait tout pour que je ny croie pas et pourtant, jy croyais. Cétait étrange. Il y avait là un univers très fort et, en le lisant, je me suis dit « est-ce que cest moi qui le rêve ou est-ce que cest possible de le faire ? ». Habituellement, lorsque je referme un script que jai adoré, je sais. Là, et cest la première fois que cela marrive, jai refermé, je me suis dit « Jadore. Si javais le courage, je le ferais. » Je navais rien lu comme cela. Je me suis posée des questions sur moi-même. On était là dans un univers
cinématographique où tout dun coup, on me disait : est-ce que tu peux lâcher ta conscience professionnelle pour te retrouver dans quelque chose dimpalpable. Un univers auquel je croyais, que je sentais, dans lequel je voyais les personnages évoluer mais dont la force me faisait un peu peur.
Comment pourriez-vous caractériser le style de René Manzor sur ce scénario ?
Il sest beaucoup documenté. Il y a dans son film une partie qui est très proche du documentaire et qui se rapporte aux moments où Claude est internée. Cest presque minimaliste. Les dialogues sont très simples, les échanges entre les personnages aussi. Sans aucun effet de langage. Jai trouvé cela presque clinique. Cétait droit. Cest ce qui ma plu. Je nai eu aucun problème à apprendre le texte car il y avait une logique implacable à lintérieur de tout cela. Je crois dailleurs que cest le secret des troubles mentaux. Les gens qui traitent le mieux ces sujets là sont les gens « en place ». Parce que cest presque méthodique. Et je trouve que René a été presque méthodique dans son écriture. Et pareil pour jouer la folie, il faut être en place. Jai rencontré deux, trois personnes
légèrement atteintes. Ce qui ma frappée chez elles, cest la précision avec laquelle elles parlent, avec laquelle elles agissent. Leur obnubilation pour certaines choses. Jai rencontré une fille obnubilée par la poussière. Lorsquelle nettoyait la table, vous naviez pas limpression quelle était malade. Le seul problème, cest quelle le faisait quinze fois de suite. Mais si vous vous arrêtiez à la première fois, elle le faisait comme vous et moi. Il y avait là une telle rigueur dans les gestes ... Sil ny avait pas lenchaînement de toutes ces scènes, ce serait presque normal, presque banal. Sans effet. Et cest ce que jai aimé dans son scénario : cette absence deffet.
Vous disiez sur le plateau quil fallait, pour jouer Claude et cette histoire, y croire ...
Je dois être encore un peu gamine, mais je crois à nimporte quoi à partir du moment où lon me met dans de bonnes conditions pour y croire. Et là, je me suis dit, cest possible dy croire. Cest un risque. Parce que la folie, comme la violence, lorsque ça ne marche pas, ça ne marche pas. Cest ridicule, à hurler de rire. Cela tient à un cheveu. Sinon, on joue à fond et là cest un numéro dacteur et lon nen parle plus. Mais ce nest pas le but du jeu.
Si le numéro dacteur nest pas la finalité, quest-ce qui vous pousse dans cette aventure ...
On me donne le personnage à charge et on attend de moi que je décolle le plafond. Et là, je me suis dit : je ne vais rien faire. Car de rien naît le mouvement, je crois. Naît la violence. Je savais que pour jouer les quatre personnages que javais à ma charge, moins jen ferais mieux cela serait. René me demandait de prendre une voix et je lui répondais que je ne savais pas faire cela. Je suis nulle, je ne sais pas prendre un accent. En fait, je ne sais rien faire de concret. Ni pleurer ou rire comme ça, sur commande. Et en même temps, quand on nattend rien de prédéfini, ça vient.
Peut-on arriver à dompter ou canaliser lénergie que demande un tel rôle ?
Jai toujours limpression de ne pas me faire avoir par un personnage que je joue. Et bizarrement, sur ce film, je nai jamais été aussi énervée sur un plateau, à avoir aussi peu de patience. Je me suis rendu compte que je me suis auto-énervée tout le temps et du coup, une fois sur le plateau, jessayais de tenir. Cest le principe de la digue qui craque. Jétais tout le temps comme cela, entre les deux. Ce qui fait quà certains moments, cétait explosif sur le plateau. Cest peut-être ça la peur ... Peur de tricher. Et cela ma ôté toute barrière. Jétais « hyper atteignable » tout le temps. Et épuisée. Jessayais de me garder des bulles dair. Par exemple, pour la scène où je suis le petit garçon, je me suis sentie très à laise. Jy croyais ! En fait, le
moment où jétais le plus en paix était le moment où chaque personnage arrivait. Cette violence contenue, cet état de nerf sortaient dès que jentendais moteur. Il ny avait malheureusement quune prise de réussie à chaque fois. Parce que cest le genre de chose que lon nobtient quune seule fois.
Cest un film où la gestuelle semble importante car cest une des manières dextérioriser les différents personnages. Surtout dans votre cas ...
Si vous regardez bien le film, moi je ne fais rien. Je ne prends aucune décision. Et cest cela lélégance dun scénario, dun metteur en scène et des gens qui sont autour de vous. Ce sont les autres qui font que vous troublez. Ce nest pas vous. Cest Lambert Wilson qui fait que lon a peur du Minotaure. Pas moi. Pour le petit garçon, je ne fais rien. Je ne fais que sourire et répondre : jai sept ans et demi. Cest la situation dans laquelle René ma mise, avec Lambert en train de me filmer, qui fait que le petit garçon arrive. Pas moi. Il y a juste de tous petits détails corporels. Un jour, René ma demandé dêtre épuisée pour une prise. Il était huit heures du matin. Comment je fais ? Je ne crois pas à lacteur qui se concentre et sépuise tout seul. Ce nest pas vrai où alors je veux le
rencontrer. Je nai rien trouvé de mieux que de faire des pompes. Je ne sais pas en faire. Je me suis dit, je vais en faire quatre et je serai crevée. Cest ce qui sest passé et on a tourné.
Avez-vous dû beaucoup répéter ?
Nous avons répété pendant deux semaines. Nous avons tout essayé. Tout ce que lon nallait pas faire. Et cela ma rassurée. Car on a rarement loccasion de tout casser. Pendant les répétitions, je me voyais faire des choses horribles. En plus, il ny avait pas de caméra et je ne sais pas jouer pour rien. Je me diffuse. Dans ce cas là , on joue en général et le cinéma se fait sur le détail. En réalité nous navons rien trouvé durant ces répétitions, mais, face à un projet aussi périlleux, cela nous a mis dans une dynamique. Cela nous a permis de voir que nous étions tous là, prêts à défendre le film.
Et au moment du tournage ?
Tout à coup, cest devenu concret. Cela ma confortée dans lidée que lon ne peut pas créer un personnage. On peut juste linterpréter. Cest le réalisateur qui le crée. La seule chose que lon puisse faire, cest dire le texte, essayer de vivre la situation, essayer dêtre le plus honnête possible et jouer ce que lon vous demande de jouer. Et cest ce qui sest passé sur Dédales. Nous navions plus le temps de nous poser de questions. Il fallait aller tout droit. Maintenant, tu es un petit garçon, tu as sept ans et demi et tu es assis sur un fauteuil. Cétait aussi simple que cela.
Lors dune interview sur le tournage, vous disiez que René Manzor avait tendance à vous faire jouer au-delà de la fatigue ...
Il voulait absolument obtenir le dénuement total des personnages. Ils sont tous dans une situation qui nest pas très glorieuse bien quils soient tous différents. Ils savent tous quils ont un problème. Ils ont cette conscience et cest cela que René voulait obtenir : ils savent quils sont tous en train de lutter pour survivre. Ils sont emprisonnés. Et chacun, lorsquil sexprime, lorsquil sort, demande le droit de vivre. Je ne joue que cela en fait. Des personnages qui sont en train de crever et disent : je ne veux pas mourir. Et on leur explique que pourtant il va falloir. Et eux répondent quils veulent vivre. Quand on a dit cela, on na plus rien à perdre. Sauf que, lorsque vous avez trop dénergie, vous trimballez des résidus de quelque chose. Et René voulait quil ne reste plus rien, quil y ait un dénuement total. Atteindre la dernière
vibration de vie ...
Peut-on supposer que cette idée de fusion des identités multiples ait un rapport avec votre métier ?
Être acteur, cest un peu jouer avec cela. On dit souvent, il y a le personnage et la personne qui va le jouer. Mais le personnage nexiste pas. Il y a fusion entre une idée de quelquun, qui serait le personnage, et lacteur. Il faut jouer avec ce que vous êtes réellement profondément et qui parfois prend le pas. Parfois, cest totalement en osmose. Cest hallucinant et je ne sais toujours pas comment cela arrive, quelle est la concentration à ce moment-là. Ce moment où la vérité est réelle. Où le personnage, la situation et moi nous ne faisons quun. Et pas la situation et moi un petit peu à côté. Cet instant où vous vous arrêtez de jouer et où le personnage apparaît.
Lacteur doit montrer ses émotions. Il faut en être bourré, se charger de tout ce qui vous permet dinterpréter et de faire évoluer une histoire. Mais après, il faut retenir. Et ne pas être indécent à lintérieur de lémotion. Il ny a rien de pire que lindécence dans lémotion. Un acteur qui arrive et qui arrête de jouer, voilà ce qui est émouvant. Quoi quil fasse : quil tue, aime ou rigole ... Il faut impérativement se perdre. Cest la moindre des élégances chez un comédien. On se fourvoie quand il y a une cible à atteindre et que lon sait exactement comment y aller et quon y va.