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Affiche du film Dédales de René Manzor
Interviews

Entretien avec Lambert Wilson (Brennac)

Entretien avec Sylvie Testud (Claude)

Entretien avec Frédéric Diefenthal (Matthias)

Entretien avec René Manzor (scénariste et réalisateur)

Entretien avec Lambert Wilson (Brennac)

Quelle a été votre réaction initiale à la lecture du scénario ?
Lorsque je suis arrivé à la fin du script, j’ai été saisi. Je suis reparti en arrière avec l’impression que l’on m’avait donné un texte auquel il manquait des pages. J’étais choqué par quelque chose de tellement inattendu. J’étais en proie à une sorte d’incompréhension d’autant plus violente que je n’avais rien vu venir. Et, en même temps, j’étais très intrigué. Tout me paraissait particulièrement cohérent, avec ce qu’il fallait de thriller. Dédales est sans doute l’un des scénarii que j’ai le plus relu avant d’accepter et avant de tourner. Généralement, en ce qui me concerne, c’est un non ou un oui immédiat. Là, je trouvais le script incroyablement dense, intéressant mais avec le danger que ce ne soit pas plausible. Nous en avons discuté ensuite avec René puis avons commencé les travaux d’approche sur la véracité médicale de ces cas. Et là, j’ai trouvé le scénario tellement évident, plausible. En fait, j’avais freiné des quatre fers de façon rationnelle et cartésienne alors que le thème et son traitement m’attiraient.

Qu’est-ce qui vous fascinait dans ce sujet ?
Indépendamment du côté plausible, je trouvais qu’il y avait là une approche d’un thème très intéressant car en rapport avec une question qui nous est posée fondamentalement en permanence : la question d’être envahi par des « Moi » différents. C’est vers cela qu’un acteur tend en permanence. Alors plonger dans le cas clinique - c’est-à-dire l’extrême de cette question - est pour moi, en tant que comédien, passionnant. C’est aller frôler le moment où finalement le véhicule de base qui pourrait être l’acteur et qui, en l’occurrence est ici le patient, devient amnésique de ses autres personnalités. Cela me parle énormément. Car notre travail est basé là-dessus. De façon moins profonde, moins dangereuse et moins pathologique. Jouer de tels rôles nous éclaire sur notre métier.

Qu’est-ce que selon vous René Manzor cherchait à exploiter chez vous ?
René nous a aidé à aller chercher notre propre déséquilibre. Il y a certes une part de technicité, surtout pour Sylvie, mais il y a aussi des moments où l’on doit s’abandonner comme la séquence de l’hypnose par exemple. Des moments où René est allé gratter chez nous, dans ce qui est notre propre folie, notre fragilité et ça c’était la partie la plus excitante. J’avais anticipé que cela serait très technique dans le jeu. Mais, en revanche, je ne m’attendais pas à ces moments intermédiaires de grand vide, de grand trouble que René est allé nous voler en nous mettant dans des situations de mise en abîme totale. Subitement, il y avait des trous dans lesquels René nous a laissé tomber.

Comment y parvient-il ?
Il ne lâche pas. Il pousse, il pousse sans cesse. Nous n’arrêtions pas de refaire certaines prises et à un moment donné, je n’en pouvais plus, j’étais totalement épuisé. Et puis, on ne sait pas pourquoi, subitement, il y a des choses qui réapparaissent. Des échos qui sont liés à votre propre vie. On a alors des moments « d’abattement » ou d’abîme, et René les voit, se précipite dessus comme un vampire et il ne lâche pas. Et comme on sait qu’il ne lâche pas, on y va. J’ai eu deux fois la sensation d’aller où je n’étais jamais allé auparavant.

Est-on tenté à un moment de résister ?
Non car on est vraiment là pour cela. C’est véritablement un laboratoire et je crois que c’est aussi le sujet du film. On se dit que l’on va être trépané et qu’il faut y aller.

Dédales s’apparente à un thriller, mais transcende le film de genre. Qu’est-ce qui dans l’écriture vous a incité à aller plus loin ?
Pour moi, Dédales était plus un film d’auteur, protégé, en tout cas véhiculé par le style du film de genre. J’ai presque envie de dire qu’il s’agit d’un film subversif sur la place de l’homme dans la société. Dans la mesure où il fait dire à mon personnage : « Est-ce que ce ne sont pas les multiples qui ont raison ? Pourquoi faut-il donner une solution ? Donner le pouvoir à la raison, à la cohérence ? Est-ce que ce n’est pas un grand mensonge ? » C’est cette question de l’être qu’il pose. Et à un moment donné, mon personnage affirme que c’est elle qui a raison. Pourquoi faudrait-il absolument rendre les gens acceptables par la société ?
Une façon de réhabiliter pas nécessairement la folie pure mais la multiplicité, l’étrangeté, l’originalité et la marginalité des êtres.
Le scénario refuse les effets de style ... Les personnages décrits le sont de façon presque clinique ...
Les personnalités de Sylvie sont dans le vif tout de suite. J’ai eu plus de mal parce que mon rôle théorise plus. Il y avait, notamment avec Michel Duchaussoy, des scènes plus difficiles car nous devions être dans la pensée de René. Il fallait vraiment être dans la pensée pure et nous ne pouvions pas dire simplement le texte. La partie de Sylvie était incroyablement difficile à jouer au niveau des transformations intérieures et la mienne l’était en raison de la subtilité de la progression.

Sur le plateau, vous parliez d’un rôle qui vous ramenait à la fragilité archaïque de l’enfance. Qu’entendiez-vous par là ?
Je suis en train de lire un livre qui parle du compagnonnage de deux cerveaux chez l’homme. Le premier, dit archaïque, c’est-à-dire le plus ancien où se situent les peurs, où se sont inscrits les traumatismes et les grandes émotions. Et, par-dessus, s’ajoute le cerveau cérébral, développé chez les primates. Le cerveau archaïque est connecté au coeur, c’est le mécanisme le plus rapide. C’est vraiment le cerveau de l’émotion. Et finalement, on s’est un peu amusé à jouer avec cela et plonger ainsi dans des choses qui étaient plus personnelles. On dit toujours que les acteurs sont des enfants. Ils ont un cerveau et une intellectualité évoluée - du moins je l’espère - mais ils n’ont pas abandonné la connexion par le rationnel à leurs émotions de base. Et on leur demande à la limite d’hypertrophier cette connexion. C’est une chose pour laquelle on est prêt en permanence.

La précision de la mise en scène n’empêche-t-elle pas à un certain moment le plaisir de jouer ?
Au contraire. C’est jubilatoire pour les acteurs. Cela fait partie de notre préparation. Je me souviens que l’une des premières leçons dans l’école de théâtre en Angleterre consistait à imaginer le quatrième mur. Lorsqu’on est sur un plateau de cinéma ou de théâtre, on doit matérialiser ce quatrième mur. On commence par ce premier exercice mental. Et c’est déjà une convention totalement abstraite. Donc, jouer des scènes dans un espace avec des gens qui ne sont pas là, n’est qu’une continuation de cela.

Quels ont été vos rapports avec Sylvie Testud ?
Sylvie était l’animal le plus idéal pour cette entreprise. Lorsque je dis animal, c’est que c’est un fauve. C’est-à-dire qu’elle a véritablement gardé sa part d’enfance et animal et que, dans ce sens-là, elle est profondément actrice, instinctive. Elle intellectualise moins ce qui ne veut pas dire qu’elle n’en est pas capable, bien au contraire. Mais, elle met vraiment les doigts dans la prise. Du coup, elle me donnait envie d’aller là aussi.
L’émotion est pure chez elle. Quand elle fonce, elle fonce complètement. J’aurais tendance à me contrôler plus, sauf que, du coup, je me brime. À son contact, je me suis autorisé - et René en a parfois fait les frais - à laisser sortir. Je lui ai d’ailleurs expliqué qu’il ne pouvait pas nous demander de laisser sortir ces choses-là sans avoir à en payer le prix. Non pas dans le sens d’un dérèglement, mais que nous soyons un peu à vif, que les émotions sortent un peu dans tous les sens.

Quel genre de metteur en scène René Manzor est-il ?
Il est terriblement précis. Il verbalise les choses. Il dose selon son désir ce que l’acteur doit fournir. Il demande beaucoup de prises et l’on ne la lui fait pas. C’est-à-dire quand on bloque ou que l’on bidouille, il le voit tout de suite. Ce que nous faisons dans le film, c’est ce qu’il voulait au demi-millimètre près. Le ton de la voix de la narration était incroyablement surveillé, soupesé. Cela se passait parfois dans le rapport de force mais parce que nous étions à vif. J’ai aimé travailler dans ces conditions. Il faut que l’on me pousse, que l’on me dise des choses et il me les disait. Plus on est précis avec moi, plus j’apprécie. Il est infatigable et monomaniaque. Et j’aime cela chez les metteurs en scène. Je crois que je n’ai jamais autant préparé un film et autant discuté d’un scénario qu’avec lui. Parce qu’il laisse véritablement la place aux comédiens pour le faire.

Quel est, à l’issue de ce film, votre sentiment sur les personnalités multiples ?
Dans le documentaire sur le centre des patients dangereux que nous avons visionné, une question était posée à l’un des infirmiers pour lui demander s’il avait peur. Forcément, on pense qu’il va répondre à propos d’un éventuel danger physique. Les types sont des tueurs, ils vous arrachent la tête. Il y a vraiment des types très très dangereux, qui ont mangé des gens, trucidé leurs familles. Et la réponse de l’infirmier est terrible car il dit qu’il a peur car c’est tellement proche de nous. Il a peur de l’accessibilité de la folie. Et de la sienne propre. Je pense vraiment que nous sommes à « la limite » tout le temps et que finalement, ce docteur que j’interprète, bien qu’il ait l’air fatigué et un peu fragile, est le plus dangereux, le plus fou. Je suis convaincu que nous ne sommes pas aussi protégés que nous l’imaginons !

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