Ali Zaoua de Nabil AyouchComment vous est venu le désir de faire un film sur les enfants des rues de Casablanca ?
Au départ, quelques images violentes, gravées à jamais dans mon inconscient. Des enfants accrochés aux pneus des voitures, en plein coeur de la medina de Fès, le visage noir, les yeux embués. Javais cinq ans. Je nai jamais oublié. Bien plus tard, ce fut une rencontre. Forte. Avec une personnalité exceptionnelle, le docteur Najat Mjid de lorganisation Bayti. Depuis plusieurs années, cette femme mène un combat dans la rue contre lexclusion. Un jour, je lui ai téléphoné en lui demandant si elle accepterait de me recevoir pour me parler des enfants des rues. Ce quelle fit bien volontiers, généreuse et entière. Je lai écouté pendant des heures me parler, sans pitié, ni misérabilisme, de ces enfants quelle connaît si bien. Cest précisément cette parfaite connaissance du terrain qui donnait autant
de crédibilité à son discours. La conclusion simposait.
Mais avant de parler cinéma, je devais commencer par aller dans la rue.
Comment sest dérouler le tournage avec ses enfants qui ont au fil du temps acquis une totale liberté ?
Au début, cela a été très dur pour léquipe et les comédiens. On a en effet essayé dadapter les enfants aux contraintes du tournage, mais ça na pas marché. On est donc parti sur la démarche inverse : adapter le film aux enfants. Ça na pas plus réussi : quand un se barrait pendant trois jours, on ne pouvait pas ne rester sans rien faire à lattendre, puisquil y avait des enjeux de production. Finalement, la méthode était assez bâtarde : les enfants se sont raccrochés aux contraintes de temps et de lieux car ils ont compris quelles avaient quelque chose de salutaire et que cétait à ce seul prix que lon pouvait achever un projet qui commençait à leur tenir à coeur. De notre côté, on était prêts à improviser une séquence si un enfant disparaissait deux jours.
Mais toute cette énergie commune a brutalement été rompue lorsque le petit Hicham sest blessé en voulant impressionner une actrice du film dont il était tombé amoureux. On a dû alors arrêter cinq semaines, pendant lesquelles les gamins se sont éparpillés dans tout le Maroc. Dans un premier temps, cela a été très dur à vivre moralement. Mais avec le temps, cette interruption sest avérée salutaire car elle a permis à tous de se ressourcer et de retourner voir les siens. Les enfants les premiers ont manifesté ce désir car il se trouve que cette coupure coïncidait avec la période du Ramadan. La production a donc organisé un retour dans les foyers qui leur a fait beaucoup de bien et à terme, ils sont tous revenus.
Pourquoi faites-vous disparaître le rôle principal au bout de quelques plans ?
Lobjectif nétait pas de lui donner une étoffe physique mais de naviguer avec le rêve de cet enfant, quil devienne celui de ses copains, de tous les enfants. Cest la dimension mythique du personnage qui mintéraissait, en loccurence, son changement de statut, qui passe dun enfant à un héros puis dun héros à un mythe. Le film tourne autour de ça.
Quelle est la vision des jeunes acteurs sur ce film ?
Ils ne mont jamais dit ce quils en pensaient, mais ils sont fiers de ce quils ont fait. Surtout parce que leurs familles lont vu, que les gens les ont vus, leur ont donné du temps et de lintérêt, chose quils navaient jamais réellement eu jusque-là, si ce nest quelques secondes à un feu rouge quand ils vendent leurs kleenex. Pendant une heure et demie, des gens ont été enfermés dans une salle uniquement pour eux ; forcément ça fait renaître lego, la dignité et lamour-propre. Je pense que cest leur plus belle victoire.