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Affiche du film Ali Zaoua de Nabil Ayouch
Interviews

Comment vous est venu le désir de faire un film sur les enfants des rues de Casablanca ?
Au départ, quelques images violentes, gravées à jamais dans mon inconscient. Des enfants accrochés aux pneus des voitures, en plein coeur de la medina de Fès, le visage noir, les yeux embués. J’avais cinq ans. Je n’ai jamais oublié. Bien plus tard, ce fut une rencontre. Forte. Avec une personnalité exceptionnelle, le docteur Najat M’jid de l’organisation Bayti. Depuis plusieurs années, cette femme mène un combat dans la rue contre l’exclusion. Un jour, je lui ai téléphoné en lui demandant si elle accepterait de me recevoir pour me parler des enfants des rues. Ce qu’elle fit bien volontiers, généreuse et entière. Je l’ai écouté pendant des heures me parler, sans pitié, ni misérabilisme, de ces enfants qu’elle connaît si bien. C’est précisément cette parfaite connaissance du terrain qui donnait autant de crédibilité à son discours. La conclusion s’imposait.
Mais avant de parler cinéma, je devais commencer par aller dans la rue.

Comment s’est fait justement votre aprentissage sur le terrain pour sonder ces jeunes enfants afin d’élaborer votre scénario ?
Au début, j’ai commencé par descendre dans la rue pour discuter avec les gosses et filmer nos conversations pour les archiver, mais j’ai vite senti que ça n’était pas la bonne solution. Dès qu’on les filme, ils se conforment au regard que la société porte sur eux et ils se mettent en scène, racontant n’importe quoi. Ils ne sont prêts à se confier que s’ils sentent qu’on s’intéresse vraiment à leur existance. La seule chose qu’ils demandent, c’est qu’on leur consacre du temps. Cela, je l’ai compris au bout d’un certain temps et c’est ce qui m’a permis de ne pas tomber dans le misérabilisme que je ne désirais pas traiter. Et puis au cinéma, on néglige toujours l’aspect lyrique et poétique de la rue. Ces enfants ont un côté fleur bleue et cela m’a conforté dans mon approche qui visait à rapprocher ces derniers du commun des mortels.
Cependant, j’ai bien des fois failli abandonner. Les images que j’avais vues me hantait. Je me sentais coupable. Pourquoi eux étaient dans la rue et pas d’autres, avais-je le droit de faire un film avec ces enfants, allais-je tenir le coup ? Dans ces instants de doutes, ma bouée de sauvetage était le Docteur M’jid. Elle m’a toujours encouragé, contre vents et marées, à continuer. Elle me disait que ce film, à sa manière, serait utile à ces enfants. Que parallèlement au travail des associations sur le terrain, le grand public avait également besoin d’être sensibilisé par le biais de l’image, à partir du moment où elle n’était pas misérabiliste. C’est pour cette raison, et aussi parce que les enfants sniffent de la colle du matin au soir ce qui rend leurs rêves hallucinogènes, que j’ai opté pour le conte et c’est aussi pour ces raisons que je suis allé au bout de ce projet.

Comment s’est dérouler le tournage avec ses enfants qui ont au fil du temps acquis une totale liberté ?
Au début, cela a été très dur pour l’équipe et les comédiens. On a en effet essayé d’adapter les enfants aux contraintes du tournage, mais ça n’a pas marché. On est donc parti sur la démarche inverse : adapter le film aux enfants. Ça n’a pas plus réussi : quand un se barrait pendant trois jours, on ne pouvait pas ne rester sans rien faire à l’attendre, puisqu’il y avait des enjeux de production. Finalement, la méthode était assez bâtarde : les enfants se sont raccrochés aux contraintes de temps et de lieux car ils ont compris qu’elles avaient quelque chose de salutaire et que c’était à ce seul prix que l’on pouvait achever un projet qui commençait à leur tenir à coeur. De notre côté, on était prêts à improviser une séquence si un enfant disparaissait deux jours.
Mais toute cette énergie commune a brutalement été rompue lorsque le petit Hicham s’est blessé en voulant impressionner une actrice du film dont il était tombé amoureux. On a dû alors arrêter cinq semaines, pendant lesquelles les gamins se sont éparpillés dans tout le Maroc. Dans un premier temps, cela a été très dur à vivre moralement. Mais avec le temps, cette interruption s’est avérée salutaire car elle a permis à tous de se ressourcer et de retourner voir les siens. Les enfants les premiers ont manifesté ce désir car il se trouve que cette coupure coïncidait avec la période du Ramadan. La production a donc organisé un retour dans les foyers qui leur a fait beaucoup de bien et à terme, ils sont tous revenus.

Pourquoi faites-vous disparaître le rôle principal au bout de quelques plans ?
L’objectif n’était pas de lui donner une étoffe physique mais de naviguer avec le rêve de cet enfant, qu’il devienne celui de ses copains, de tous les enfants. C’est la dimension mythique du personnage qui m’intéraissait, en l’occurence, son changement de statut, qui passe d’un enfant à un héros puis d’un héros à un mythe. Le film tourne autour de ça.

Quelle est la vision des jeunes acteurs sur ce film ?
Ils ne m’ont jamais dit ce qu’ils en pensaient, mais ils sont fiers de ce qu’ils ont fait. Surtout parce que leurs familles l’ont vu, que les gens les ont vus, leur ont donné du temps et de l’intérêt, chose qu’ils n’avaient jamais réellement eu jusque-là, si ce n’est quelques secondes à un feu rouge quand ils vendent leurs kleenex. Pendant une heure et demie, des gens ont été enfermés dans une salle uniquement pour eux ; forcément ça fait renaître l’ego, la dignité et l’amour-propre. Je pense que c’est leur plus belle victoire.

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